Rencontre du temps

Il vivra très vieux

Chapitre I Sa grand-mère refusait obstinément de le laisser monter dans les auto-tamponneuses: Elle avait toujours peur qu'il lui arrivât quelque chose à ce petit blondinet de neuf ans et demi. Elle acceptait tout juste de le laisser gambader à quelques mètres d'elle mais toujours sous la surveillance de son regard. Ou alors elle l'accompagnait pour quelques tours de chevaux de bois qui ne risquaient pas de perturber le rythme qu'elle imposait au garçonnet. C'est en passant devant la baraque de la voyante que la vieille dame se rendant compte que son malaise s'apaiserait, peut-être, si elle connaissait l'avenir de son petit protégé, quel que fut son destin. Son avenir, lui, il ne s'en préoccupait guère. C'était cette femme qui l'impressionnait et le fascinait: Elle était dans la pénombre, on distinguait à peine ses yeux qu'on devinait sombres et perçants. Un fichu lui enserrait la tête et lui cachait une partie du visage. Pourtant il la devinait plus jolie et plus jeune que ce qu'elle voulait montrer. Ses mains, si longues, si blanches qui effleuraient l'énorme boule transparente semblaient si douces qu'il pouvait s'empêcher de songer à leurs caresses, lui qui ne connaissait que les doigts noueux, calleux, raidis de sa vieille tutrice. Il regardait aussi ses lèvres fines, mais trop rougies par le maquillage. Il ne saisissait pas très bien tout le sens des mots qui en sortaient, pourtant il comprit distinctement: "il vivra très vieux". Sept ans ont passé. Il brûle la chandelle par les deux bouts. Sa vie n'est que course folle: Ce ne sont que sorties nocturnes, discothèques, dragues et virages dangereux. La vitesse et le péril sont ses passions. Plus jamais il ne veut être attaché comme il a été par sa mémé. Les filles, pas plus que l'asphalte sous ses pieds, ne peuvent le freiner. Sa véritable maîtresse est la vitesse: ski, courses de voiture, moto, sauts à l'élastiques, jet-ski, surf. La fidélité n'est pas son fort, seule compte l'ivresse. Provoquer la vie, la sentir glisser entre ses doigts, se délecter de ce moment où l'on choisit cette tangente plus rebelle plutôt que cette courbe docile! Et toujours, en lui, cette certitude: "Il vivra très vieux". LA DERNIERE HEURE Le 9 août 1985, à 17h15, Sur une route du Var, on a retrouvé le corps inanimé d'un jeune de 17 ans. Il roulait à vive allure sur un tronçon sinueux quand il percuta un camion lui barrant le passage. Grièvement blessé à la tête et à la colonne vertébrale, le jeune homme a été conduit à l'hôpital de Grasse. Les médecins se réservent quant à son État. Il n'est pas possible à l'instant où l'on imprime ces lignes de savoir quand on pourra rapatrier le jeune homme. Chapitre II Farid a17 ans. Pour l'instant il est appuyé non loin de la tenture d'une fleuriste sise rue Pierreuse à Liège. Il attend un client. Dans une minute, dans une heure, un quidam viendra lui demander une dose. Il prendra l'argent, s'éloignera, glissera sa main dans le repli de la tenture, retirera le sachet rempli de poudre blanche. Lui aussi brûle la chandelle par les deux bouts. Son goût pour la vitesse est de nature différente: courir vite quand "les keufs" s'approchent, courir vite quand il vient de piquer une autoradio, rouler vite lorsqu'il vient d'emprunter une Golf GTI pour la soirée ou le week-end. Quand il réfléchit, il sent que cette vie n'est pas la sienne, qu'il est un corps qui agit loin de son âme, mais il ne perd pas souvent son temps à ce genre de réflexion. Il ressent bien une force en lui, mais il ne peut dire qu'elle lui appartienne. Sont-ce ses deux cultures antagonistes: son besoin de racines, de traditions entremêlé à son désir de consommation, de modernité qui lui donne cette envie de vivre et en même temps cette sensation de vide? Farid se marre avec des copains dans le snack en partageant une pitta. Soudain la porte d'entrée et celle des toilettes s'ouvrent avec fracas, Farid est condamné à une peine alternative de cent vingt heures de travaux utiles. Il les effectuera à l'hôpital du Sart-Tilmant. Chapitre III Les couloirs des hôpitaux se ressemblent tous. Farid ne faisait déjà plus attention aux couleurs délavées de ceux-ci, à peine prêtait-il un regard distrait aux nombreuses personnes qui les arpentaient. Jour après jour, depuis trois semaines, il les parcourait sur plusieurs kilomètres poussant des chariots chargés de médicaments, de draps ou de malades grabataires qu'il conduisait de leur lit aux différentes salles d'examens. Il devait aider les infirmières à soulever ou retourner les malades selon les besoins. Il devait aussi transporter les nombreux tubes de sang au laboratoire. Pour l'instant, seul, le bloc 217 lui était interdit, il ne comprenait pas pourquoi! Et à plusieurs reprises, déjà, une force étrange et grandissante l'avait amené devant cette porte. Etait-ce cette même force, une crainte inacceptée ou l'indifférence qui l'avait dissuadé de la pousser? Mais, sans vouloir se l'avouer, il sentait que quelque chose avait changé en lui : Il ne ressentait plus aussi avidement le vide, il se sentait, petit à petit, habité par une personnalité plus définie, une histoire, il n'osait pas dire encore une âme. En même temps, il n'avait pas envie que ce soit cette peine de justice, cette dette payée à la société qui provoquât cette métamorphose. Mais celle-ci se traduisait aussi dans des gestes anodins: Il accélérait ses moindres mouvements, chaque moment de la journée devait être plus rapide, il prenait conscience du risque de la vie...Mais il éprouvait cette peur grandissante, et cela il ne pouvait l'accepter. Il lui fallait la contrôler. Pourquoi choisit-il de le faire en poussant cette porte? (à suivre) Maïlis dit Mai
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J attend la suite avec impatience... smile

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