Rencontre du temps

Il vivra très vieux (suite et fin)

Le bloc 217 semblait plus blanc, plus propre que les autres unités de l'hôpital. Mais il ne s'attarda pas à ce détail, il fonça à travers les nouveaux dédales qui s'ouvraient à lui, comme si il les connaissait déjà, pénétra brusquement dans une nouvelle pièce. Un gigantesque lit de fer trônait au centre d'une vaste pièce blanche. Sous des draps plissés, on devinait la forme d'un corps immobile, inerte. Après un moment d'ébahissement, il remarqua le visage presque aussi blanc que la lingerie, mais déshumanisé par tout une machinerie: un fin tuyau vert permettant le passage de l'oxygène pénétrait dans la narine droite, un autre plus gros et blanc, pour nourrir l'infirme, s'enfonçait dans la narine gauche, une canule trachéale émanait au niveau de sa gorge pour lui permettre de respirer, des fils électriques reliaient la région du cœur à un monitoring. Farid resta obnubilé par ce visage d'un autre âge, d'une autre galaxie et pourtant encore si jeune, presque innocent. Ce qui donnait encore une impression de vie à cette enveloppe humaine, c'était un regard fixe, mais expressif et vivace. Enfin Farid s'approcha. L'énergie de ce regard accroché à la vie, esseulé dans cette chambre plus tout à fait terrestre mais pas encore mortuaire, emplissait toute la pièce. Farid éclata: "Qui t'es toi? Tu joues au fantôme? J'ai l'impression que tu me suis tout le temps...Qu'as-tu fait pour être dans un état pareil? Tu préfèrerais pas être mort? Moi, j'ai comme le sentiment que je commence seulement à vivre! Que quelque chose qui m'emplit, mais je ne sais pas si c'est moi. Je n'ai jamais su qui j'étais: quand j'étais gosse, j'jouais simplement au foot, on rigolait avec les copains mais il y avait toujours le regard haineux d'une mémé bien propre, bien belge pour m'apprendre que j'étais étranger. Plus tard, c'était les copains, tous ensemble contre les bourges. On faisait des trucs, des conneries, on s'entraînait l'un l'autre sans plus savoir qui décidait, ni pour qui, ni pourquoi on faisait nos arnaques. Avec le plaisir d'être avec les autres pour mieux s'oublier. Et maintenant, me voilà dans cet hôpital à cause des flics. Mais j'sais toujours pas si c'est vraiment moi..." Est-ce que Farid se trompait ou les yeux avaient-ils bougé? Il les sentait braqués sur lui. Son malaise s'accroissait. Il devinait ce regard aigu s'introduire en lui. Comme un poison ou un alcool avant l'ivresse, il discernait son cheminement le long de son œsophage asséché, l'encerclement des parois de son estomac qui se nouait, se tordait. Ses membres se paralysaient peu à peu. Son cerveau semblait se liquéfier. Il aurait voulu fuir mais il se sentait hypnotisé. C n'était plus un malaise mais une peur panique: fuir, fuir, il fallait fuir, il ne savait pas pourquoi mais qu'importe! Ses jambes refusaient de lui obéir, son front ce couvrait de sueur, il se sentait blêmir. Il prenait conscience que sa vie, une nouvelle fois, lui échappait. Mais il pressentait que, sans doute, cette fois ce serait définitif. Farid bride son harnais. Il enfile les sangles le long de ses jambes, emprisonne étroitement ses bras, il tire sur la boucle pour serrer son ventre. Ce sont de ces contradictions qui vous poussent à vous harnacher comme un baudet pour connaître, pendant quelques brefs instants, une sensation de liberté! Farid saute dans le vide en espérant que son élastique le retienne. Il brûle la chandelle par les deux bouts. Sa vie n'est plus que course folle: ce ne sont que sorties nocturnes, discothèques, dragues et virages dangereux. Sa véritable maîtresse est la vitesse. Provoquer la vie, la sentir glisser entre ses doigts, mais avec cette certitude constante de vivre vieux. L'esprit de l'autre s'est emparé de lui. Au début, Farid a pensé le supprimer, arracher ces tuyaux qui le maintiennent en vie. Et surtout, arracher ses yeux. Eteindre à jamais ce regard inquisiteur, envahisseur dont il se sait à présent prisonnier. Mais il a vite compris que sa vie, aussi, en était prisonnière et qu'en voulant étouffer celle de l'autre, il éteignait la sienne. Mille fois, il s'est rebellé, mille fois, ses mains se sont approchées du cou presque raide de son dictateur, il fallait si peu de force pour le réduire à néant! Mais n'allait-il pas, par la même occasion, retrouver on propre néant? N'avait-il pas besoin de la force de l'autre pour exister? Avait-il été kidnappé ou n'était-ce pas lui, Farid, qui s'était emparé de l'esprit de l'autre? Qu'importe après tout, il avait simplement envie de profiter de la vie, qu'elle lui appartienne ou non. Aujourd'hui, pour ne pas mourir, il nourrissait cet autre, l'abreuvait, le protégeait, tout comme, il entretenait son propre corps. Chapitre IV LA DERNIERE HEURE Le 9 août 1986, à 17h15,alors qu'il s'enfutait lors d'un contrôle d'identité, un jeune magrébin, que nous désignerons par l'initial F, a été appréhendé par la police. Il semble, d'après la version officielle qu'il se soit révolté. Les forces de l'ordre ont dû faire preuve de fermeté pour maîtriser l'adolescent. Malheureusement un coup de matraque trop violent a blessé le jeune homme à la colonne. vertébrale. Nous Attendons un communiqué du professeur Ephémère du Sart-Tilmant pour confirmer ou infirmer la gravité des faits. Nous, nous savons que Farid vivra très vieux...Dans la chambre 217, deux paires d'yeux scrutent le plafond, accrochés à la vie comme des lustres scintillants et inertes. Chapitre V Benoit a dix sept ans. Pour l'instant, il est dans sa chambre, il gratouille sa guitare... Maïlis (dit Mai)
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